Jour 6
Arctic Deadhorse
Flight to the Arctic: Deadhorse, the Prudhoe Bay oil fields and the ocean
Vers l’Arctique le long de la Dalton Highway
Cette fois nous avons dû faire des compromis avec un circuit organisé car visiter l’Arctique par ses propres moyens est assez difficile. La Dalton Hwy n’est certainement pas adaptée au transit des voitures normales. La surface de la route n’est pas la meilleure, et si l’on considère qu’il y a plus de 600 km dans cet état la chose devient impossible. De plus les sociétés de location qui louent des voitures normales n’autorisent pas l’utilisation sur les routes en terre et il faudrait s’équiper d’un 4x4 spécialement préparé.
Il est en effet nécessaire d’avoir un pneu de rechange supplémentaire et quelques pièces de rechange pour pouvoir intervenir en cas de besoin. Demander de l’aide le long d’un tronçon sans services pendant 240 miles peut s’avérer assez dangereux. Il est aussi évident que le réseau GSM ne passe pas, donc une norme de sécurité exigerait d’avoir avec soi un téléphone satellite. Toutes choses faisables mais extrêmement coûteuses. De plus avec ce circuit nous pouvons aller en avion et revenir en minibus, pouvant voir le tout sous deux angles extrêmement différents. Avec l’aide de la chance météo ce sera précisément le bon coup de tout le voyage.
L’aspect que nous apprécions le moins est en revanche la tournure qui a été donnée à l’excursion. Comme nous pouvions l’imaginer nous sommes les seuls à être excités de nous trouver dans un monde si sauvage, tandis que l’organisation prévoit toute une série d’oisivetés qui ne conviennent pas à la magie du lieu. Après tout, ceux qui y participent appartiennent normalement à l’espèce des touristes et non à celle des voyageurs. Même notre groupe est fondamentalement représenté par des individus peu enclins à l’aventure et plutôt portés vers le confort. Nous avons du mal à nous lier avec les autres précisément à cause des différentes inclinations qui nous ont amenés ici.
Nous restons totalement indifférents aux sirènes des boutiques de souvenirs qui attirent en revanche les quelques uns qui ont osé chercher l’Arctique. Pouvoir être arrivés au bout du monde pour voir une nature si intacte, à quelques exceptions près, représente pour nous une occasion que nous considérons unique et un privilège qu’il faut saisir pleinement. La soif de voir et de comprendre devient presque maniaque, chaque instant doit être consacré à apprendre comment la vie se déroule dans ces parages : en commençant par les plantes, puis les animaux et enfin les hommes. Des lieux où les individus doivent souvent se défendre et même lutter contre la nature pour survivre, dans une optique diamétralement opposée à la nôtre, où elle est affaiblie et où des limites strictes doivent être imposées.
En vol vers Deadhorse au-dessus du Yukon et de la Brooks Range
À 7h30 avec le pilote Bill et 3 autres de notre groupe nous décollons pour Deadhorse (70° de latitude nord) dans un vol qu’il est encore un euphémisme d’appeler inoubliable. On voit clairement comment Bill sait manœuvrer le Piper avec dextérité, en faisant osciller l’avion tantôt d’un côté tantôt de l’autre pour permettre de mieux voir le paysage en dessous.
En 2 heures nous sommes à l’aéroport de destination en volant à une altitude moyenne de 3 000 m quand nous devons passer au-dessus de la Brooks Range, sinon l’altitude de croisière est autour de 2 000 m. Le ciel ne présente pas de nuages jusqu’à proximité de la côte, où il y a les brouillards classiques qui aujourd’hui heureusement ne sont pas très épais et permettent un atterrissage tranquille. Un vent fort et glacial dans l’après-midi emportera aussi ceux-ci, contribuant cependant à refroidir encore plus le climat.
Le long du voyage nous traversons le Yukon, dont la longueur dépasse 2 200 miles et que nous traverserons dimanche sur le seul pont qui se trouve en territoire américain (les trois autres sont au Canada). La vue d’en haut offre le spectacle du grand fleuve qui coule lent et sinueux avec toute une série de méandres autour de lui. Il a un bassin très large qui recueille toutes les eaux qui descendent de l’Alaska Range au sud jusqu’à la Brooks Range au nord. La traversée de cette dernière chaîne nous permet de voir d’en haut des montagnes pas aussi hautes que celles qui se trouvent plus au sud mais néanmoins riches en glaciers, compte tenu aussi de la latitude. Même dans ces parages on parle de glaciers en constant recul, comme dans le reste de l’Alaska.
North Slope et arrivée à Deadhorse
Tout ce qui se trouve au nord des Brooks s’appelle North Slope puisqu’il s’agit précisément d’une descente lente et constante qui penche vers l’océan Arctique, où toutes les eaux se jettent. La chaîne ne représente qu’un tiers d’une cordillère plus longue qui forme un chapeau pour l’Amérique du Nord. Le reste se trouve au Canada.
Le long du voyage nous survolons aussi quelques mines d’or situées dans une position presque inaccessible au milieu des montagnes. Précisément la position, avec les brouillards qui souvent menacent, a fait manquer la petite piste d’atterrissage à deux avions, dont les épaves nous voyons en dessous de nous. Un mauvais présage pour ceux qui se trouvent sur un appareil similaire, adouci seulement par la voix de Bill qui nous rassure que l’aéroport de Deadhorse est plus facile à approcher. Dans le dernier tronçon nous voyons nettement deux lignes droites parallèles qui coupent le terrain : l’une est la Dalton Hwy, l’autre est l’oléoduc qui transporte le pétrole vers le sud.
Deadhorse, camp extrême des champs pétroliers
Deadhorse est un village qui pourrait facilement être sur la lune ou sur une autre planète. Il existe en tant que centre de services pour les installations pétrolières de Prudhoe Bay, dont l’Amérique tire une grande partie du pétrole dont elle a besoin. Ici vivent les travailleurs des champs et les véhicules d’hiver sont garés. Bien que ce soit une zone avec peu de précipitations, en hiver (c’est-à-dire pendant environ 8 mois) on n’utilise pas des véhicules traditionnels, mais d’étranges véhicules semblables à des autoneiges, avec des pneus spéciaux qui remplacent les chenilles, capables de se déplacer facilement sur des surfaces enneigées. Certains sont de vrais pick-up avec des chenilles en caoutchouc. Dans certains cas, pour durcir le sol on répand de l’eau qui en gelant crée une couche comme si c’était de l’asphalte. Ce système est régulièrement adopté sur la Dalton Hwy.
À l’aéroport nous sommes pris en charge par le minibus avec lequel nous continuerons le voyage, qui indique une température de 34° F (correspondant à +1,1° C.). Au cas où nous ne l’aurions pas encore compris nous sommes dans l’Arctique. Mais à Fairbanks on nous disait que la rigueur hivernale se fait sentir plus là-bas que sur la côte, où l’océan en atténue légèrement la portée. Ce qui fait la différence c’est que ici les tempêtes de neige rendent parfois le climat aux limites de la survie.
Nous sommes transportés vers notre hébergement hôtelier à quelques km de distance. Il s’agit de conteneurs transformés en chambres à coucher, qui en d’autres saisons sont déplacés et utilisés sur la banquise pour héberger des chercheurs scientifiques ou des opérateurs à l’intérieur des champs pétroliers. Nous comprenons dès le début qu’au dîner nous devrons boire peu. Non pas tant pour le risque d’alcool : la zone est dite « dry ». Cela signifie que la vente et la consommation de boissons alcoolisées sont interdites. Probablement la première bière se trouve à au moins 300 km.
Nous sommes emmenés en visite des installations. Premier arrêt dans une salle où un court film est projeté qui illustre l’histoire des champs pétroliers, comment ils ont été découverts et l’importance qu’ils ont pour l’économie des États-Unis. Un grand accent est mis sur les mesures prises pour protéger l’environnement et on souligne le bien-être créé dans la population, en premier lieu les autochtones. Après ce briefing dans la salle arctique nous sommes prêts à partir.
Contrairement à ce que nous pensions Deadhorse n’est rien de plus qu’un camp avec une surface très limitée par rapport à Prudhoe Bay, dont l’extension occupe toute la bande côtière et pénètre sur quelques km à l’intérieur des terres. C’est un véritable gruyère de stations de forage qui s’étendent jusqu’à la mer ouverte. L’accès à cette dernière et par conséquent à l’océan est en effet interdit aux particuliers, il faut obtenir une autorisation et on ne peut y aller qu’en groupes accompagnés par le personnel.
S’il est vrai qu’avec les temps que nous vivons les mesures de sécurité ne sont jamais trop nombreuses, le tout sent les grands lobbies et la volonté d’empêcher les intrusions incontrôlées. Il suffit de penser à quelque extrémiste de l’écologie sans avoir à arriver au terrorisme véritable. Dans ce royaume la BP fait la part du lion, mais à l’intérieur il y a aussi Shell, Exxon et Conoco Phillips. Même en voyant les champs limités à ce qui nous est accordé, il est inévitable d’intuiter quels intérêts sont en jeu et quels lobbies politico-économiques interagissent et les gouvernent. L’impression que l’on en retire coïncide avec celle de l’impérialisme que beaucoup ont des Américains, en net contraste avec les hauts standards de civilisation et de respect qui caractérisent en revanche les individus.
Mais revenons à notre aventure dans le nord du nord. Avec le minibus Arctic Ocean Shuttle conduit par un ranger local diligent nous passons le checkpoint d’accès avec l’ordre qu’il est interdit de le filmer. Nous errons parmi ce qui sont appelés DS (Drill Site) et des points où le gaz aspiré avec le pétrole est réinjecté dans le sous-sol. La pression du gaz ainsi injecté augmentera la pression de montée du pétrole. En même temps le gaz stocké dans ces conteneurs naturels souterrains représente une banque à laquelle puiser quand l’occasion se présentera.
Tout est relié par des gazoducs ou des oléoducs qui convergent vers la station de pompage n° 1, d’où part l’oléoduc qui arrive à Valdez. De l’extérieur c’est tout un réseau de conduites et de blocs d’aspiration ou de pompage. Les forages sont essentiellement effectués en hiver, ainsi que les travaux en mer, en profitant de la mer gelée et donc accessible avec des véhicules équipés de pneus spéciaux.

Nous atteignons enfin la côte arctique qui s’étend à perte de vue. À ce moment la banquise se trouve à plusieurs centaines de km, aussi en vertu du réchauffement climatique qui éloigne toujours plus la limite de la banquise. Dans ces lieux il y a actuellement des ours polaires. On nous dit que les plantigrades ne fréquentent pas beaucoup la zone même en hiver, ou du moins pas comme à Barrow où ils sont littéralement chez eux. Le vent est glacial et la température ressentie pourrait aussi être en dessous de zéro.
En hiver la mer gèle sur environ 15 ft. (4,5 m), formant une seule plaine qui unit le continent et la mer. Pour arriver ici il y a trois voies possibles : la Dalton Hwy par terre, par avion ou par barge en contournant l’Alaska. Ce dernier système est utilisé pour les transports les plus lourds mais la saison dure au maximum deux mois et demi et sert donc au transport d’infrastructures volumineuses à assembler sur place. Sur la côte graveleuse il y a beaucoup de troncs maintenant lissés par le sel : on nous dit qu’ils viennent du Canada emportés en mer par le McKenzie puis ramenés à terre par les vagues. Peu avant d’arriver à la mer nous rencontrons de grands amoncellements de gravier, on dit qu’il est contaminé par le pétrole mais on ne comprend pas s’il s’agit de sédiments extraits avec le liquide minéral ou s’il s’agit de la conséquence de fuites désastreuses ou d’autres incidents.
L’activité industrielle a commencé en 1968, tandis que vers le milieu des années 70 le pipeline est devenu opérationnel dont la construction a duré 5 ans et a représenté le plus grand investissement privé de l’histoire du secteur pétrolier. Il est encore l’un des plus grands sites d’aspiration, fournit 40 % du pétrole nécessaire aux USA et un bon pourcentage de gaz. Avant que les gisements ne soient exploités industriellement les Indiens puisaient déjà dans les affleurements pour recueillir le liquide inflammable et l’utiliser pour la combustion dans les lampes.
Ironies du nord : la Deadhorse National Forest
Au moins sur le papier une grande attention est portée à l’aspect sécurité contre d’éventuelles pollutions. Il existe un groupe spécialisé dans l’identification et la dépollution des fuites de pétrole, qui dispose d’équipements sophistiqués pour l’intervention. En même temps chaque zone a un groupe de pompiers. Il y a aussi un centre médical de premiers secours, en cas d’accidents plus graves un médecin est immédiatement envoyé d’Anchorage qui s’occupe de mettre le blessé en condition d’être transporté par avion à Anchorage même ou à Fairbanks.
Dans une tentative de donner une apparence sympathique à l’agglomération où aucun arbuste ne pousse à plus de quelques dizaines de centimètres, la Deadhorse National Forest a été créée, constituée de trois arbres en planches de bois et peints en vert. Au-dessus campe le nom du sponsor, l’une des entreprises opérant dans la zone, semble appartenir à Dick Cheney, l’ancien vice-président de George W. Bush.
Près de la côte arctique il y a une zone de dunes sablonneuses où en hiver les grizzlis viennent creuser des tanières et se créer un abri pour l’hibernation hivernale.
Après quelques heures le ranger nous ramène au Caribou Inn où nous nous étions rencontrés et ainsi se termine la visite des installations pétrolières. Une visite d’un intérêt certain dans laquelle on nous a fourni des notions intéressantes d’une activité jamais vue auparavant. Le tout s’est déroulé de manière attentive à ne pas fournir d’informations qui pourraient en quelque sorte contraster avec les intérêts des compagnies et sous l’œil vigilant de celui qui nous guidait. Après tout, il faut aussi comprendre la sensibilité stratégique du lieu et les risques potentiels auxquels il est soumis.
Avec nous il y a aussi trois intrépides motards (parmi lesquels figure une femme) qui ont parcouru entièrement la Dalton Hwy. Ils disent que ce n’est pas particulièrement difficile, le seul gros problème est de rester concentré sur la route que l’on a devant soi. Une distraction minime et on se retrouve désarçonné, attention maximale pour un parcours en terre plus long que celui entre Turin et Rome aller-retour. L’un d’eux (ils sont tous sur BMW) a parcouru le trajet à moto du point extrême sud des USA en Floride jusqu’au plus septentrional. Ce sont 5 500 miles, bien plus que le célèbre coast to coast qui s’étend d’est en ouest.
Soirée à Deadhorse
De retour dans notre compound pour un dîner buffet simple mais agréable dans la structure préfabriquée qui sert de réfectoire, avant d’aller nous reposer nous pensons combien il serait beau de voir le coucher de soleil, qui ces jours-ci arrive très tard bien qu’il n’atteigne plus le soi-disant soleil de minuit, à cette latitude visible pendant plus d’un mois. Tout laisse bien augurer jusqu’à ce qu’autour de 22h30 descendent les brouillards qui apportent un minimum d’obscurité, nous empêchant de voir la boule de feu s’enfoncer à l’ouest. Probablement la nuit ne deviendra jamais complètement noire, mais nous ne contemplons pas tout le temps et nous en profitons pour un sommeil réparateur dans l’une des communautés les plus septentrionales du monde. Après tout nous avons joui abondamment de ciel clair aujourd’hui, lors d’une des rares journées sereines de cette partie extrême de l’hémisphère boréal.
























